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HISTOIRE

DE FRANCE

II

Cet ouvrage

a obtenu de l’Académie des Inscriptions et Belles- Lettres en 1844

et de l’Académie Française en 1856 et en 1859

LE GRAND PRIX GOBERT

PARIS. IMPRIMERIE DE J. CLAYE , RUE SAINT-BENOIT,

HISTOfRE

DE FRANCE

DEPUIS LES TEMPS LES PLUS RECULÉS JUSQU’EN 178U

P A K

HENRI MARTIN

Pulvis veterum rennvahilur.

TOME n

OUATRIÈMK ÉDITION

PARIS

FURNE, LIBRAIRE-ÉDITEUR

Se ri^servo le droit de traduction et de reproduction à l’Étranger.

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HISTOIRE

DE FRANCE

PREMIÈRE PARTIE

ORIGINES

LIVRE IX

GAULE FRANKE

Rois mérovingiens. Les fils de Clovis. Partages de la Gaule sans cesse renou- velés. — Toute la Germanie vassale des Franks. Conquête de la Burgondie par les Franks. Acquisition de la Provence. Guerres d’Italie. Les fils de Chlother. Hilperik et Frédegonde, Sighebert et Brunehilde [Brunehaut). Tentatives des rois pour restaurer la fiscalité romaine. Meurtre de Sighebert. Commencements des maires du palais.

511 575.

L’unité de pouvoir créée par Chlodowig chez les Franks ne lui survécut pas; en exterminant toutes les branches col- latérales de la race mérovingienne, en concentrant tous les Franks sous son épée, il n’avait pas élevé l’intelligence de ce peuple à la conception d’une puissance politique, abstraite et in- divisible, telle que la royauté gothique, qui s’était formée sous l’influence de la civilisation et sur le modèle de la monarchie romaine. Après la mort du conquérant, son immense héritage fut divisé entre ses quatre fils, conformément à la loi qui régis- sait toutes les propriétés saliennes, et chacun fut roi, c’est-à-dire chef indépendant et souverain dans son lot. Ce fut le premier de ces fameux partages contre lesquels les historiens ont tant

II. 1

49

2

GAULE FRANKE.

[511.]

déclamé, faute de se rendre compte des mœurs et des idées de la bande germanique, qui avait absorbé l’antique société de la tribu. Le fils de roi qui eût violé la Loi Sali que, en cherchant à usurper toute la succession paternelle au détriment de ses frères, eût sou- levé la réprobation universelle, et aucun Frank n’eût compris que cette tentative fût dans l’intérêt général. Les fils du chef mort se partagèrent à l’amiable ses trésors et ses biens-fonds, et le com- mandement politique sur les populations romaines ne fut consi- déré que comme fappendice et la conséquence de la possession des esclaves, des colons, des terres, des palais, des métairies, des forêts, qui composaient le domaine royal dans chaque district. Ce partage entraîna, par le fait, celui de la population tfanke et de la truste de Ghlodowig : les Franks conservèrent leur ancien droit de choisir entre les membres de la race royale ; mais on conçoit que chacun dut généralement choisir le patronage du roi le plus voisin.

L’œuvre de Ghlodowig ne s’écroula pourtant pas tout entière. A défaut de f unité monarchique, funité nationale des Franks était fondée ; la nation franke ne retourna plus à l’état de tribus, et resta une sous des chefs divers, ou du moins ne fut plus frac- tionnée qu’en deux grandes sections : les Saliens et les Ripuaires, ou les Franks de l’Ouest et les Franks de l’Est. La Meuse était à peu près la ligne de démarcation.

Les quatre lots des fils de Ghlodowig ne furent point égaux entre eux. L’aîné, Théoderik, qui ne devait pas le jour à Ghlot- hilde, et qui avait été le compagnon des exploits de son père , s’attribua la plus forte part, mais aussi la plus difficile à régir et à défendre : il fut reconnu roi par les Ripuaires, par les Franks d’outre-Rliin , par les peuples germains , vassaux des Franks, à savoir les Allemans et les Boïowares, et conserva un pied chez les Saliens, en s’adjugeant, à fouest de la Meuse, les territoires de Reims, Ghàlons et Troies. Les trois fils de Ghlothilde tirèrent pro- bablement leurs royaumes au sort. Le plus âgé, Ghlodomir, eut les pays de l’Yonne, de la Moyenne-Loire et de la Sarthe, Sens, Auxerre, Chartres, f Orléanais, l’Anjou, le Maine; au second, Hildebert (Childebertus) , échurent Paris , Meaux , Senlis , le pays bellovake ou Beauvaisis , toute la région armoricaine , depuis

LES FILS DE CHLODOWIG.

3

Rouen jusqu’ài, Rennes, Nantes et Vannes. Quant aux Bretons, qui furent renforcés sur ces entrefaites par un nouveau flot d’émigrés arrivés d’outre -mer sous la conduite de Riowal-Mûr-mac- Con^, ils étaient certes beaucoup moins soumis à la suzeraineté de Hildebert que les Allemans ou les Boïowares à celle de Théo- derik2. Le dernier des princes franks, QMoÛiqv [Chlotacharius , Chlothariusj Clotaire), à peine âgé de quatorze ou quinze ans, régna sur le vieux pays salien et sur les premières conquêtes de Chlodowig; il eut Soissons, Tournai, Cambrai, les terres de l’Es- caut et de la Sambre, la région maritime entre la Somme et l’embouchure de la Meuse. Les quatre rois résidaient le plus or- dinairement : Théoderik, à Metz ou à Reims; Chlother, dans le Soissonnais ; Hildebert, dans le Parisis , et Chlodomir, dans l’Orléanais.

La Gaule septentrionale se trouvait ainsi fractionnée en quatre territoires assez compacts et qui pouvaient passer pour des espèces de royaumes; mais le morcellement des conquêtes de Chlodowig au sud de la Loire fut plus bizarre, et l’on y discerne bien plus sensiblement le véritable esprit de ces partages, esprit patrimo-

1. Ce nom signifie le «roi Houël, le grand fils de Conan».

2. Le druidisme était encore très fort parmi les Bretons d’Armorique. Vers cette époque, le parti de la vieille tradition celtique était animé à la résistance tout k la fois contre le christianisme et contre les Franks par un barde appelé Kian Gwenc’hlan (Kian de la race pure ou de la race blanche), dont quelques vers, empreints d’une sauvage grandeur et animés d’un souffle puissant, sont ar- rivés jusqu’à nous.

« L’avenir entendra parler de Gwenc’hlan : un jour, les Bretons élèveront leurs voix sur le Ménez-Bré, et ils diront en regardant cette montagne ; « Ici habita Gwenc’hlan, et ils admireront les générations qui ne sont plus, et les temps dont je sus sonder la profondeur. »

* L’espoir du barde n’a pas été trompé, et son nom a survécu; mais le recueil de ses chants prophétiques (Diougannou), conservé jusqu’au dix-huitième siècle k l’abbaye de Landevenec, a disparu lors de la destruction de cette abbaye pendant la Révolution, perte irréparable pour les études celtiques; car c’était le seul grand monument du bardisme purement druidique qui eût subsisté, les poésies des bardes gallois appartenant au néo-druidisme, mêlé d’infiltrations chrétiennes la vérité, des fragments tout k fait primitifs y sont intercalés). La tradition veut que Gwenc’hlan ait prédit qu’un jour, «le peuple de Jésus-Christ serait traqué comme bêtes fauves; que les chrétiens mourraient exterminés par grandes bandes sur le Ménez-Bré; que le sang des moines ferait tourner la roue des moulins.... Ces choses arriveront bien avant la fin du monde; aiors la plus mauvaise terre rapportera le meilleur blé. » Les Bretons appliquèrent cette prédiction k la Révolution, v, La Villemarqué, Barzaz-Breiz, t. I, p. xm-xiv, 29-38.

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GAULE FRANKE.

[511 à 523.]

niai, et non politique. On découpa les provinces méridionales en lambeaux, qu’on ne songea pas le moins du monde à coudre aux royaumes dont ils dépendirent. Théoderik, le roi de l’est , prit l’Arvcrnie, le Limousin, le Querci et quelques autres cantons aquitains qu’il avait conquis au nom de son père ; Ghlother, le roi du nord, reçut d’autres lointaines possessions près de la Haute- Garonne et des Gévennes; le Berri appartint à Hildebert avec Saintes et Bordeaux ; Ghlodomir obtint Tours et diverses cités que Ton ne saurait désigner avec certitude. Ghacun, pour visiter ses domaines du midi, était forcé de traverser les terres d’un ou de plusieurs de ses frères; c’était un enchevêtrement inextricable!

La puissance franke souffrit peu de la mort prématurée de Ghlodowig; les Goths profitèrent d’abord de cette mort pour res- saisir quelques cantons aquitains du sud-est (Rouergue, Vêlai, Gévaudan , Albigeois) ; mais leurs progrès furent promptement arrêtés. Les héritiers de Ghlodowig, malgré leur turbulence et leur cupidité, avaient compris la nécessité d’être unis contre le dehors, et les Goths durent renoncer à l’espoir de recouvrer leurs anciennes provinces. La paix fut renouvelée et scellée par le ma- riage d’Amalarik, petit-fils de Théoderik l’Ostrogoth, avec la jeune Ghlothilde, fille de Ghlodowig.

La mort du grand roi des Franks ne valut aux peuples voisins qu’un répit de quelques années, et les fils de Ghlodowig ne tar- dèrent pas à reprendre l’œuvre de la conquête des Gaules leur père l’avait laissée. Le vieux roi de Burgondie, Gondebald, avait achevé (517) dans le repos et la prospérité son règne agité de tant d’orages : son fils aîné, Sighismond, fut après lui roi de Lyon et de la meilleure partie du royaume ; Godomar, le second* fils, semble avoir obtenu Vienne et le midi de la Burgondie. Sighismond avait épousé une fille du roi des Ostrogoths, et cette illustre alliance protégeait la Burgondie contre les Franks ; mais la reine mourut, et Sighismond s’unit à une autre femme, qui prit en haine le fils de la première épouse. Un certain jour, la nouvelle reine alla trouver Sighismond, et lui dit que son fils Sigherik projetait de le tuer, afin de joindre son royaume à celui de Théoderik l’Ostrogoth dont Sigherik était le petit-fils, et de se faire roi des Goths et des Burgondes. Sighismond, esprit faible et

GUERRE CONTRE LES BURGONDES. 5

crédule, fut saisi d’un de ces accès d’aveugle fureur qui s’empa- raient quelquefois des plus doux entre les barbares, et il ordonna qu’on étranglât le jeune garçon pendant son sommeil. A peine le meurtre était-il consommé, que le malheureux père rentra en lui-même, et se vint jeter sur le cadavre « avec des larmes très amères ». Puis il se retira au monastère d’Agaune (Saint-Maurice en Valais), qu’il avait somptueusement réédifié, et, là, jeûna, pleura et implora le pardon du ciel pendant bien des jours. Il retourna enfin à Lyon ; « mais la vengeance divine, dit Grégoire de Tours, le suivit à la trace » (522).

(523) La reine Ghlothilde, après avoir perdu son mari, s’était retirée dans la basilique de Saint-Martin de Tours, « vivant en toute bénignité et chasteté, et visitant quelquefois Paris, » l’atti- rait son affection pour la basilique de Saint-Pierre et Saint-Paul, et pour la mémoire de sainte Geneviève, qu’elle avait connue et grandement aimée. Paris était demeuré une sorte de centre et de lieu de réunion pour les rois franks. Au commencement de l’an- née 523, les trois tils de Ghlothilde étant ensemble à Paris, leur mère vint vers eux et leur dit : « Que je n’aie point à me repentir, mes chers enfants, de vous avoir nourris avec tendresse ! Prenez part, je vous prie, à mon injure, et mettez vos soins à venger la mort de mon père et de ma mère. »

Ghlothilde trouva les trois princes tout disposés à servir cette vengeance héréditaire, qui poursuivait sur les fils le forfait du père : quant à leur aîné, Tliéoderik, il n’était pas du sang de Ghlot- hilde et n’avait rien à venger sur les Burgondes, auxquels il s’é- tait au contraire allié en épousant la fille de Sighismond ; il de- meura neutre. Ghlodomir, Hildehert et Ghlother marchèrent donc contre les Burgondes, et gagnèrent une grande bataille sur Sighis- mond et Godomar. Ge dernier se replia vers le midi avec les restes de ses troupes ; mais l’armée de Sighisnïond se dispersa complè- tement, et un grand nombre de Burgondes, gagnés par les in- trigues des Franks, ou irrités du meurtre de Sigherik, se don- nèrent aux vainqueurs. Sighismond fut arreté par ses propres sujets à la porte de son hien-aimé monastère d’Agaune, il avait voulu se réfugier après s’être fait tonsurer en signe de renoncia- tion au siècle, et les Burgondes le livrèrent aux leudes de Ghlo-

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GAULE FRAAKE.

[524 à 528.]

doinir, qui remmenèrent prisonnier dans l’Orléanais, avec sa femme, cause de ses malheurs, et deux petits enfants qu’il avait eus d’elle.

On ne sait jusqu’où les fils de Chlothilde avaient pénétré en Burgondie, ni de quelle manière ils avaient entamé le partage du royaume de Sighismond; on croit entrevoir qu’ils se brouil- lèrent à cette occasion, que Hildebert et Cblotber abandonnèrent Gblodomir, qui était le principal instigateur et le chef de la guerre; ce qui est certain, c’est que tous trois retournèrent hiverner au pays frank, et qu’aussitôt qu’ils furent éloignés, Godomar « reprit des forces » , rallia tous les Burgondes autour de lui , et chassa les Franks de la Burgondie entière. A cette nouvelle, Gblodomir pressa les préparatifs d’une seconde campagne, et résolut la mort de Sighismond : le bienheureux Avitus, abbé de Mici en Orléanais,^ s’efforça de prévenir ce crime, en annonçant au roi, pour lui et les siens , un sort semblable à celui qu’il destinait à son captif- Gblodomir n’écouta rien : « G’est un sot conseil, répliqua-t-il,, que de dire à l’iiomme qui marche contre un ennemi , d’en laisser un autre derrière lui! » Et il fit tuer Sighismond, sa femme et ses enfants, et les fit jeter au fond d’un puits, dans la bourgade de Columna (Golumelle) , dépendance de la cité d’Orléans. Le par- ricide Sighismond a été mis plus tard au nombre des saints, à cause de son repentir, de sa fin malbeureuse et surtout de ses riches dons aux églises.

(524) Gblodomir se dirigea ensuite vers la Burgondie, appelant à son aide son frère Théoderik : celui-ci « promit d’y aller ; mais il ne pensait qu’à venger son lieau-père » (Sighismond). Les deux rois s’avancèrent ensemble jusqu’au delà de Lyon, et joigni- rent Godomar à A^éseronce sur le Rhône, bourg du territoire de Alenne. Après un rude combat, les Burgondes plièrent : Gblodo- inir, s’acharnant à la poursuite des fuyards, s’aperçut tout à coup qu’il était séparé des siens « par un grand espace î) ; il entendit à quelque distance retentir son cri de guerre, o. Tourne, tourne par ici, lui criait-on, nous sommes des tiens ! » Il y alla, et tomba au milieu des ennemis qui l’avaient attiré dans le piège. Il fut ren- versé de cheval, percé de mille coups, massacré sur la place; les Burgondes lui coupèrent la tête, qu’ils plantèrent au bout d’une

GUERRE CONTRE LES BURGONDES. 7

pique, et revinrent à la charge avec une farouche allégresse. A l’aspect de cette royale tête aux longues tresses sanglantes qui apparaissait au-dessus des rangs ennemis, une terreur panique s’empara des compagnons de Ghlodomir ; les armes leur tombè- rent des mains, et ils s’enfuirent devant ces Burgondes qu’ils étaient accoutumés à vaincre. Les Ripuaires de Théoderik se reti- rèrent en bon ordre et ^Taisemhlahlement sans avoir participé au combat; et Théoderik conclut un traité de paix avec Godemar. La Burgondie se releva encore une fois de cette furieuse attaque, mais bien mutilée et bien affaiblie. Godomar ne recouvra pas les cités d’Apt, de Taison, de Cavaillon et de Saint-Paul-Trois-Ghâ- teaux, ni Genève et la vallée du haut Rliône (Yalais), que les Ostro- goihs avaient occupées à la faveur de l’invasion franke, et que le roi des Burgondes fut obligé de céder au roi d’Italie ^ .

Ghlodomir avait trois fils en bas âge, appelés Théodowald,Gont- her et Ghlodov^ ald : Gblother ayant épousé « sans délai » Gontheuke, veuve de son frère, la reine Gblotbilde, aïeule des jeunes orphe- lins, ne les laissa point à leur mère, et les prit avec elle, pour les élever jusqu’à ce qu’ils fussent en âge de se partager les do- maines de leur père et de se présenter aux choix des guerriers qui avaient été dans la foi de Ghlodomir. En attendant, les oncles des enfants jouirent probablement de leurs revenus, et s’effor- cèrent d’attirer à eux en détail les leudes du royaume de Ghlo- domir. Quelques années se passèrent ; les enfants grandissaient : l’aîné avait dix ans, et Gblotbilde attendait avec impatience le mo- ment où l’on pourrait «l’élever sur le bouclier». Un jour, la vieille reine était venue à Paris avec ses petits-fils pour séjourner dans l’enclos sacré de la basilique Saint-Pierre et Saint-Paul : Hildebert, jaloux de voir « l’amour unique » que sa mère portait aux enfants de Ghlodomir, et craignant qu’elle ne parvînt à les faire « admettre' à la royauté », envoya secrètement vers son frère Gblother : «Notre mère, lui manda-t-il, garde auprès d’elle les en- fants de notre frère, et veut leur donner le royaume : accours au plus vite à Paris, afin que nous prenions ensemble conseil sur ce qu’il faut faire d’eux ; à savoir, s’ils auront les cheveux coupés

1. Greg. 1. III, c. 1-6. Gesta Reg. Franc. Viîa sancii Sigismundi, dans les Hisi. des Gaules et de la France, t. III. Agath. 1. I.

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GAULE FRANKE.

[528.]

et seront comme le reste du peuple, ou si nous les tuerons avant que de partager par moitié entre nous le royaume de notre frère. » Chlother arriva en toute hâte de Soissons au palais des Thermes, résidait Hildebert. Les deux rois dépêchèrent vers leur mère :

« Envoie-nous les enfants, disaient-ils, afin que nous les élevions à la royauté. » Elle, pleine de joie, fit manger et boire les enfants, et les fit partir en disant : « Je croirai n’avoir pas perdu mon fils, si je vous vois régner à sa place. »

Les enfants, à peine arrivés au palais, furent séparés de leurs serviteurs et de leurs nourriciers, et renfermés sous bonne garde ; puis les deux rois expédièrent vers Ghlothilde l’Arverne Arcadius. C’était un homme de haute naissance, petit-fils de l’illustre Sido- nius Apollinaris, mais qui déshonorait sa race et son intelligence par sa lâcheté et sa corruption. D’Aurélianus et d’Arédius, tem- pérant adroitement la fougue des rois barbares, à Arcadius, ser- vant et excitant leur férocité, l’on peut suivre la dégradation pro- gressive de l’aristocratie gallo-romaine. Arcadius, quoique sujet de Théoderik, s’était attaché spécialement à la personne de Hil- debert. Le sénateur arverne se rendit donc auprès de Ghlothilde, et* lui montrant une paire de ciseaux et un glaive nu : « Très glorieuse reine, dit-il, tes fils, nos seigneurs, te demandent conseil sur ce qu’on doit faire des enfants. Veux-tu qu’ils vivent la che- velure coupée, ou veux-tu qu’ils soient égorgés? »

A ces paroles, à l’aspect de cette épée et de ces ciseaux, la reine, saisie d’horreur et d’indignation, s’écria, « sans savoir ce qu’elle disait dans sa douleur : Si on ne les élève point au royaume, j’aime mieux les voir morts que tondus! » Arcadius, « se souciant peu de sa douleur, » n’attendit pas quelle revînt de son premier transport, et retourna sur-le-champ vers ceux qui l’avaient envoyé : a Achevez l’œuvre commencée, leur dit-il, la reine y consent. » Aussitôt Ghlother saisit par le bras l’aîné des enfants, le jeta par . terre, et lui plongea un couteau dans l’aisselle. Aux cris de l’aîné, Gonther, le second, se prosterna aux pieds de* Hildebert, et, lui embrassant les genoux avec larmes : « Secours-moi, mon bon père, lui criait-il, pour que je ne meure pas comme mon frère! » Hildebert s’émut, et, tout en pleurs, dit à Ghlother : « Je f en prie, mon très cher frère, accorde-moi généreusement sa vie : si tu

MEURTRE DES ENFANTS DE CHLODOMIR. 9

consens à ne pas le .tuer, je te donnerai, pour le racheter, tout ce que tu voudras. »

Mais Ghlother, écumant de rage : « Repousse-le loin de toi, ou tu mourras à sa place : c’est toi qui m’as poussé à cette action, et voici que déjà tu manques à ta foi. » Hildebert, à ces mots, repoussa l’enfant et le jeta à Ghlother, qui le reçut sur la pointe de son couteau et l’égorgea comme le 'premier.

Le troisième enfant, le petit Ghlodowald, allait subir le même sort, quand des guerriers franks, des antrustions de Ghlodomir, pénétrant de vive force dans le lieu se passait cette horrible scène, s’emparèrent du dernier fils de leur roi, et l’emmenèrent avant que les meurtriers eussent pu s’opposer à leur retraite. Hil- debert et Ghlother se vengèrent en massacrant les serviteurs et les nourriciers des enfants ; puis Ghlother remonta à cheval et s’en alla, « sans montrer aucun trouble du meurtre de ses neveux. »

Ghlothilde, ayant fait poser les petits corps des enfants sur un brancard, les ramena, au chant des psaumes, « avec un immense deuil », à l’église de Saint-Pierre et Saint-Paul (Sainte-Geneviève), ils furent inhumés. L’aîné avait dix ans, et le second, sept ans. Le dernier des trois frères, qui avait été caché et mis en sûreté par ses libérateurs, ne fit point d’efforts dans la suite pour re- prendre son royaume, partagé entre Hildebert et Ghlother : il se coupa les cheveux de sa propre main, se consacra au Seigneur, et mourut prêtre. L’Église catholique en a fait un saint, et la tra- dition l’honore sous le nom défiguré de saint Gloud; il a légué ce nom à un célèbre village des ‘environs de Paris, qui se nom- mait auparavant Novientum ou Nogent-sur-Seine.

Après cette affreuse catastrophe, Ghlothilde retourna dans sa retraite et passa le reste de ses jours dans faumône et la prière, « se comportant moins en reine qu’en servante de Dieu ^ . » Elle mourut à Tours vers 545, et fut inhumée à Saint-Pierre et Saint- Paul de Paris, près de son mari et de sainte Geneviève.

1. Greg. 1. III, c. 6-18. La date précise du meurtre des enfants de Clilodomir est incertaine; elle ne peut être postérieure k 529 ou 530, puisque Ghlodomir mourut en 524, et que son troisième fils n’avait que six ans lors du massacre des deux aînés. L’époque la plus probable est de 526 à 528. Hildebert prit Orléans, Ghlother prit Tours; c’est tout ce qu’on sait du partage.

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GAULE FRANKE.

[528 à 531.]

(528-531) Le roi des Ripuaires n’intervint point pour venger ses neveux, et ne demanda pas, du moins immédiatement, sa part de leur héritage : sans doute le besoin qu’il eut de l’assis- tance de Clilother arrêta ses réclamations. Tandis que ses frères assaillaient le royaume de Burgondie, lui tournait ses ambitions vers la Germanie; il visait à continuer de ce côté l’œuvre de Gblodowig, et à étendre au loin la suprématie franke sur les sau- vages régions d’outre-Rhin. Les divisions des Thuringiens avaient favorisé ses plans : ce peuple était régi par les trois fils de ce roi Basin qui avait été le premier mari de la mère de Gblodowig; l’un des trois, Herménefrid, ayant épousé une nièce du grand roi des Ostrogoths, la fière princesse gothe voulut être seule reine de tous les Thuringiens, et excita son mari contre ses beaux- frères. Herménefrid tua son frère Bertber, et, ne se trouvant pas ensuite assez fort pour accabler l’autre frère, Baderik, il invoqua le secours du roi des Ripuaires, et lui promit la moitié des dé- pouilles de Baderik. Théodorik accourut et aida Hermenefrid à écraser Baderik; mais le Thuringien, une fois victorieux et chef de tout son peuple, <^ oublia la foi promise », et ne voulut donner au Frank ni terres ni trésors.

Théoderik différa quelque temps sa vengeance, pour la mieux assurer, et ne reprit la route de la Thuringe qu’ après avoir obtenu l’alliance de Ghlother : les Ripuaires de la Meuse, les Saliens de l’Escaut, de la Somme et de l’Aisne, les Franks d’outre-Rhin, et sans doute les Allemans et lesBoïowares, fondirent tous ensemble sur les Thuringiens, qui avaient pour alliés accoutumés les Érules et les Wàrnes. Les Thuringiens perdirent, aux bords de FUns- trudt, une bataille décisive qui abattit complètement la Thuringe sous la puissance des Franks. Gette région comprenait une grande partie de la Germanie centrale. Herménefrid se soumit à la su- prématie de Théoderik, et obéit à l’ordre de venir trouver ce prince à Tolbiac. Théoderik, qui lui avait garanti toute sûreté, l’accueillit d’abord avec honneur et magnificence; mais, un jour que le Thuringien se promenait avec son hôte sur les remparts de Tolbiac, « poussé par on ne sait qui », il tomba du haut des murailles, et se tua dans sa chute. ;

La suzeraineté de la terre thuringienne demeura au roi des

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CONQUÊTE DE LA TflUKINGE.

Ripuaires, mais le butin et les prisonniers furent partagés entre Chlother et Théoclerik, et une multitude de Thuringiens furent traînés en captivité loin de leur pays. Parmi les captifs se trou- vaient le fils et la fille du malheureux Berther, mis à mort naguère par Herménefrid : la beauté *de la jeune Radegonde avait frappé les deux rois victorieux, et peu s’en était fallu qu’ils rie se battis- sent pour sa possession ; on finit par la tirer au sort avec le reste du butin, et Radegonde tomba, avec son frère, dans le lot de Chlother, qui l’épousa à Soissons, quoiqu’il eût déjà trois femmes épousées par le sou et denier, sans compter les nombreuses con- cubines qu’il recrutait parmi les filles serves des gynécées royaux : ces ateliers de « servantes du fisc » (fiscalinæ) étaient de « véri- tables harems. » Entre les trois premières femmes de Chlother figurait Gontheuke, la veuve de Clilodomir ; les deux autres étaient sœurs et se nommaient Ingonde et Aregonde : Chlother s’était marié d’abord à Ingonde. « Comme il l’aimait d’unique amour, il reçut d’elle une prière en ces termes : « Mon seigneur a fait de sa servante ce qu’il lui a plu, et il m’a appelée à son lit. Main- tenant, pour compléter le bienfait, que mon seigneur roi écoute ce que lui demande sa servante ! Je vous prie de daigner procurer un mari puissant et riche à ma sœur, votre servante comme moi , afin que rien ne m’humilie, et qu’au contraire, élevée par une nouvelle faveur, je puisse vous servir encore plus fidèlement. » A ces paroles, le roi, qui était trop adonné à la luxure, s’enflamma d’amour pour Aregonde, alla dans la villa qu’elle habitait, et se l’unit par mariage. L’ayant ainsi prise, il retourna vers Ingonde, et lui dit : « J’ai songé à f accorder la grâce que ta douceur m’a demandée, et, cherchant un homme riche et sage que je pusse unir à ta sœur, je n’ai rien trouvé de mieux que moi-même. Ainsi sache que je l’ai prise pour femme, ce qui, je l’espère, ne te dé- plaira pas. » Alors elle répondit : « Que ce qui paraît bon à mon seigneur soit ainsi fait : seulement que votre servante vive tou- jours avec la faveur de son roi *. »

Les princes franks , comme on le voit, s’inquiétaient peu des préceptes moraux et sociaux de leur nouvelle religion; et tout leur

1. Gregor. 1. IV, c. 3.

GAULE FRANKE.

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[528 à 531.]

christianisme consistait à recevoir le baptême, à construire quel- ques nouvelles églises, et à doter les anciennes. Ils n’avaient plus le droit de dire, comme leurs devanciers du temps de Tacite, que, s’ils prenaient plusieurs femmes, c’était par politique et non par volupté. Leurs mœurs, depuis la conquête des Gaules, étaient bien dégénérées de celles de leurs ancêtres païens, hîtés par la conquête au milieu d'une civilisation corrompue, ils ne faisaient guère avec elle qu’un échange de vices, prenant ses raffinements sensuels et lui communiquant leur brutalité.

Radegonde ne demeura pas longtemps auprès de son féroce et luxurieux époux : lorsqu’elle eut été « instruite aux lettres » et à la religion chrétienne, une exaltation ascétique et un ardent désir de la vie contemplative s’emparèrent de son esprit, et fortifièrent la répugnance qu’elle éprouvait à vivre avec le prince frank, en- nemi de sa race et destructeur de son pays. Son jeune frère, sur d’injustes soupçons, ayant été égorgé par ordre de Ghlother, elle ne put supporter davantage la vue de son mari : elle s’enfuit de Soissons, courut se réfugier dans la basilique de Noyon^, le fameux saint Médard venait de transférer le siège épiscopal de Vermandois, se fit consacrer diaconesse j et se retira de Noyon en Aquitaine ; elle fonda un monastère à Poitiers, et y passa le reste de ses jours, sans que Ghlother osât braver le « courroux des saints » en disputant sa femme à l’Église. La jeune païenne devint une sainte 2.

La conquête de la Thuringe eût été moins facile aux Franks, si le grand monarque des Goths eût pu secourir le mari de sa nièce; mais le seul homme qui eût jadis balancé la fortune de Ghlo- dowig, et qui pût arrêter encore les progrès de ses fils, Théoderik rOstrogoth, n’était plus ; il était mort en 526, à Ravenne ; l’Em- pire des Goths s’était de nouveau fractionné en deux royaumes, mal unis au dehors, déchirés au dedans par les factions, et les deux petits-fils de Théoderik, Amalarik, roi des Wisigoths, et Athalarik, roi des Qstrogoths, ne paraissaient pas devoir continuer leur aïeul. La grandeur des Franks n’avait pas même été ébranlée par la mort de Ghlodowig; la grandeur des Goths disparut tout

1. Noviomagus, ancienne ville suessonne réunie à la cité de Vermandois.

2. Greg. 1. III, c. 7; IV, c. 3. Ven. Fortunat. Vita sanciæ Radegundis.

SAINTE RADEGONDE.

IS

^ entière avec Théoderik, et il n’y eut plus, dans le monde chrétien, que deux puissances capables d’activité extérieure, à savoir : aux deux extrémités de l’Europe, la nation franke et l’Empire d’Orient.

Les Franks sentaient leur force, et recommencèrent à menacer les provinces gothiques, sans renoncer à leurs projets sur la Burgondie : les prétextes ne manquèrent pas à la rupture des fils de Chlodowig avec Amalarik; ce prince, faible et violent à la fois, se rendait odieux aux Gallo-Romains de la Narhonnaise par son fanatisme arien; il accablait de brutalités sa femme, la Franke Chlothilde, pour l’obliger à embrasser l’arianismé, faisant jeter sur elle « du fumier et des ordures », quand elle allait à l’église des catholiques^ et s’emporta jusqu’à la frapper cruellement; la fille de Chlodowig envoya à son frère Hildebert, qui était le moins éloigné d’elle, un mouchoir teint de son sang.

La guerre dès lors fut résolue, mais Hildebert se laissa dé- tourner un moment de son dessein par une diversion qui eut des suites bien fatales pour la plus illustre des régions aquitaniques, L’Arvernie, encore riche, courageuse et mal domptée par les Goths et les Franks, ne subissait qu’avec impatience le joug de Tbéo- derik : elle avait tenté récemment, contre ce maître lointain, un mouvement bientôt étouffé. Sur ces entrefaites eut lieu l’expé- dition de Thuriiige. Pendant que Théoderik et Chlother guer- royaient au fond des forêts germaniques, le bruit se répandit, au sud de la Loire, que le roi des Ripuaires avait péri dans un com- bat. Aussitôt le sénateur Arverne Arcadius, qui avait déjà donné à Hildebert de si exécrables preuves de dévouement, s’efforça de dé- cider ses compatriotes à choisir son patron pour seigneur, de pré- férence au fils de Théoderik, et manda au roi Hildebert de venir en toute hâte prendre possession du pays, Hildebert accourut, avide de « contempler dje ses yeux cette Limagne d’Auvergne [Arvernam Limanem) qu’on lui avait dite si belle et si riante à voir». Il trouva les portes delà cité (Clermont) fermées, malgré les promesses d’Arcadius; la plupart des citoyens hésitaient à se dé- clarer; Arcadius parvint enfin à briser la serrure d’une porte, et à introduire son patron dans la ville. Mais à peine Hildebert était- il maître de la cité des Arvernes, qu’il apprit que Théoderik vivait

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GAULE FRANKE.

[531 à 532.]

et revenait victorieux de la Thuringe. Hildebert évacua l’Arvernie sans qu’elle retournât à l’obéissance de Théoderik, et le pays de- meura sous le commandement d’Arcadius et de sa faction K

Hildebert, après cette course en Arvernie, revint sur-le-champ à ses projets contre Amalarik, et, croyant apparemment ses do- maines garantis contre les ressentiments de Théoderik, soit par les embarras de la Thuringe encore mal soumise, soit par l’in- tervention de Chlother, il dirigea son armée vers Y Espagne, déno- mination qu’on étendait alors à la province que les Wisigoths conservaient au nord des Pyrénées. Lors du récent partage de la monarchie gothique’, les Ostrogoths avaient gardé la Province Marseillaise avec Arles; et les Wisigoths, la Narhonnaise et les cantons de la Première Aquitaine reconquis sur les Franks. Hil- dehert fondit sur la Narhonnaise : les événements de cette guerre, le roi frank fut secondé par la malveillance des catholiques gallo-romains contre Amalarik et par l’indiscipline des seigneurs goths, sont fort obscurs. Amalarik perdit une bataille sanglante aux environs de Narbonne, qui était devenue la capitale des Wisi- goths depuis la conquête de Toulouse par les Franks, et périt à la suite de sa défaite; les historiens ne sont pas d’accord sur les circonstances de sa fin. Ce qui est sûr, c’est que les Franks prirent et pillèrent Narbonne. Il paraît que, malgré cette catastrophe, la nombreuse population gothique de la Narhonnaise continua de résister énergiquement aux Franks : Théod, successeur d’ Ama- larik, brave guerrier et habile politique, calma l’irritation des sujets romains par sa tolérance religieuse, et recouvra laNarbon- naise. Hildebert n’était pas assez fort pour écraser les Wisigoths sans l’assistance de ses frères, mais il se consola de n’avoir point agrandi ses domaines en emportant les splendides dépouilles de Narbonne. Les basiliques de la Gaule franke eurent part au butin, et se parèrent des vases d’or enrichis de pierreries que Hildebert avait enlevés aux autels de la Narhonnaise.

(532-533) La confiance et l’ardeur des Franks allaient croissant, et leurs expéditions se succédaient sans interruption comme au temps de Chlodowig. Hildebert ne réitéra pas ses attaques contre

1. Greg. 1. III, c. 9-10.

GUERRE CONTRE LES WISIGOTHS.

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les Goths l’année d’apres la mort d’ Amalarik ; son frère Ghlother l’entraîna contre d’autres ennemis. Ces deux princes réunirent toutes leurs forces pour tenter de nouveau la conquête de la Bur- gondie, et invitèrent leur aîné Théoderik à se joindre à eux; mais Théoderik, qui n’avait point pardonné à Hildebert, dénia son secours à ses frères. Son refus ne les arrêta point, et ils se précipitèrent sur la Burgondie, r ésolus cette fois à ne déposer les armes qu’après avoir détruit le royaume de Godomar.

Cependant les leudes de Théoderik avaient vu avec un grand courroux leur roi refuser de les mener à une guerre nationale ; ils se soulevèrent en tumulte et lui dirent : « Si tu ne veux point aller avec tes frères en Burgondie, nous te quitterons, et nous les suivrons de préférence à toi. » Mais lui, songeant que les Arvernes lui avaient été infidèles : « Suivez-moi, répondit-il à ses guerriers, et je vous mènerai dans un pays vous prendrez de l’or et de l’argent autant que vous en pourrez désirer, vous enlèverez du bétail, des esclaves, 'des vêtements en abondance; seulement ne suivez pas ceux-là I » Eux, alléchés [inlecti] par ses promesses, consentent à faire sa volonté b..

A l’approche des bandes germaniques, Arcadius, qui avait attiré sur l’Arvernie ce terrible orage, abandonna honteusement son pays et sa famille, et se sauva en Berri, dans le royaume de Hil- debert. Les Barbares passèrent sur la Limagne comme une nuée de sauterelles; arbres, moissons, chaumières, tout disparaissait sous leurs pas ; les monastères et les églises mêmes étaient rasés au niveau du sol. Tout ce qui parvint à éviter la mort et l’escla- vage se réfugia dans la cité d’Arvernie ou dans les châteaux-forts des montagnes. Mais les Franks parurent bientôt devant la cité, qui se défendit avec l’énergie du désespoir; l’évêque Quintianus, autrefois chassé de Rhodez par les Goths à cause de son attache- ment aux Franks, et élevé à la chaire épiscopale d’Arvernie par Théoderik lui-même 2, était le premier à encourager la résistance

1. Greg. 1. III, c. 11.

2. La puissance et la richesse des évêques faisant de l’épiscopat l’objet de l’ani- bition universelle, les droits électoraux du clergé et du peuple des cités étaient en butte à de fréquentes usurpations de la part des rois barbares et de leurs créa- tures. «En ce temps-là, dit la légende de saint Gall, on commençait à voir les fruits de cette semence inique, à savoir, que le sacerdoce (l’épiscopat) fût vendu

GAULE FRANKE.

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[532 à 533.]

de ses diocésains contre leurs farouches ennemis. La ville dut enfin céder, et l’on n’est pas bien assuré si elle fut prise et pillée, ou si elle obtint une capitulation. Tbéoderik, qui voulait d’abord tout détruire, maisons et remparts, recula devant la crainte d’ir- riter les saints par la destruction des basiliques révérées qui atte- naient aux murailles. Les terreurs religieuses étaient le seul frein que respectassent parfois les passions des barbares. La clémence de Tbéoderik ne s’étendit pas au delà des murs de la cité, et il lui eût été impossible d’arrêter les hordes furieuses qu’il avait dé- chaînées sur l’Arvernie. De la plaine, le flot de l’invasion remonta dans les hauteurs : les solitudes du Mont-Dore et du Cantal, les roches volcaniques et les forêts de sapins qui dominent les vallées de l’Ailier et de la Dordogne, retraites sauvages les armes romaines elles-mêmes n’avaient point pénétré, furent fouillées en tous sens par les hommes du Nord; ils emportèrent de vieilles forteresses gaéliques que nul ennemi n’avait jamais prises de vive force. Ainsi succombèrent Tigbern {le chef de canton, la maison du chef, aujourd’hui Tbiers), château situé au pied des monts qui séparent l’Auvergne du Forez, et Lovolàtre (Yolorre), dans les montagnes du haut Allier; Mérobac, fort inaccessible du Cantal (Châtel-Mériac, près de Mamâac), se racheta par une rançon. Le grand monastère d’Iciodore (Issoire) fut « réduit en solitude » ; la basilique de Saint-Julien-de-Brivas (Brioude) fut pillée de fond en comble ; les églises n’étaient pas un asile plus sûr qu’au temps des Wandales ou des Huns ; la plus grande partie des guerriers de Tbéoderik n’avaient point encore d’ailleurs abjuré le paga- nisme. « On ne laissa rien en propre aux petits ni aux grands, hormis la terre que les barbares ne pouvaient emporter avec eux... On voyait des troupeaux d’enfants, de beaux jeunes gens et de jeunes filles aux gracieux visages, tramés, les mains liées derrière le dos, à la suite de l’armée, et vendus à l’enchère çà et dans les beux que traversaient leurs maîtres... » Les clercs arvernes, arrachés à leur patrie, aUèrent peupler les églises des Ripuaires

par les rois et acheté par les clercs. » Les conciles de Gaule luttèrent avec plus de constance que de succès contre ces envahissements. Cette «inique semence», comme dit le légendaire, fit germer promptement la corruption dans le corps im- posant et respectable de l’épiscopat gaulois.

SAC DE L’ARVElliNIE.

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et prêcher les païens des bords du Rhin et de la Moselle. La dé- solation de l’Arvernie fut complète, et cette noble région fut long- temps à se relever de ce terrible coupL

Tbéoderik, après avoir satisfait sa vengeance contre les Arverne's, consentit enfin à se réconcilier avec son frère Hildebert, et à lan- cer ses Ripuaires et ses Allemans sur la Burgondie. Godomar disputait pied à pied son royaume aux fils de Ghlodowig avec plus de courage que de bonheur : Autun avait été pris, après un long siège, en 532; en 533, comme l’atteste la présence de l’évèque de Vienne au second concile d’Orléans, la cité de Vienne était oc- cupée parles Franks; Godomar invoqua l’assistance des Ostro- gotbs, qui s’apprêtaient à prendre de nouveau leur part de sa